• L’ONU critique Kadhafi, Berne préfère se taire

    Le leader libyen n’en est plus à une provocation près. Après avoir accusé la Suisse de «financer le terrorisme international», appelé à son «démantèlement» et laissé entendre que le siège de l’ONU devait quitter Genève, le voilà qui appelle à un djihad contre la Suisse, qu’il qualifie de «mécréante» et d’«apostate». Ses propos, prononcés jeudi soir à Benghazi (est du pays) à l’occasion de la fête du Mouloud, qui commémore la naissance de Mahomet, ont été motivés par l’interdiction de la construction de minarets acceptée par le peuple le 29 novembre. Les médias ont abondamment relayé ses menaces.



    «Les médias arabes s’en sont aussi fait l’écho. Mais de façon très factuelle. Mouammar Kadhafi n’a pas la légitimité religieuse pour appeler au djihad. Il suffit de lire les 220 commentaires sur le site d’Al-Jazira pour voir que sa crédibilité est entachée. Même les sites islamistes sont critiques», souligne Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Les musulmans de Suisse sont aussi montés au front pour s’en distancier. Leurs représentants parlent d’appel «intolérable et indigne, qui n’a rien à voir avec l’islam», de «déclarations insensées» et de quelqu’un «qui ne représente même pas son peuple».



    Des propos sortis de la bouche d’un fou mégalomane ne mériteraient pas forcément qu’on s’y attarde. Il n’en demeure pas moins que Mouammar Kadhafi est un chef d’Etat. Et la Libye préside l’Assemblée générale de l’ONU. Si Sergei Ordzhonikidze a précisément souligné que de tels propos n’étaient pas dignes d’un chef d’Etat, il a, en réponse à une autre question, aussi déclaré: «J’espère que s’il y a des menaces, nous serons capables de prévenir une attaque contre la sécurité des bâtiments de l’ONU.» Une manière d’accorder quand même un crédit à la rhétorique belliqueuse du colonel…

    Pour le professeur de droit international Marcelo Kohen, cité par l’ATS, la Suisse aurait d’ailleurs de quoi saisir le Conseil de sécurité de l’ONU. Elle pourrait «lui demander de prendre les mesures nécessaires dans le contexte de ses compétences pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales». Mais Berne préfère ne pas réagir pour éviter d’alimenter l’incendie. Une attitude qui ne convainc pas Hasni Abidi. «La Suisse devrait taper du poing sur la table. Quand elle a haussé le ton en actionnant le levier des visas Schengen, cela s’est avéré payant. Il faut montrer à Tripoli que certaines choses sont inacceptables», dit-il. «Comment d’ailleurs peut-on être certain qu’une absence de réaction favoriserait vraiment la libération de l’otage ? La stratégie de la modération et du profil bas n’est pas toujours concluante», ajoute-t-il. Franco Frattini, le ministre italien des Affaires étrangères, qui a récemment tenu des propos peu amènes envers la Suisse, appelle, lui, au calme. «Ce n’est ni dans l’intérêt de l’Europe, ni dans celui de l’Italie de créer des conditions qui aggravent la situation», a-t-il déclaré.

    Pourquoi cet appel à la «guerre sainte» maintenant ? Plusieurs thèses circulent. Fâché par la tournure des récentes négociations avec Berne, Mouammar Kadhafi, qui n’a pas non plus goûté d’être malgré lui l’hôte d’honneur du carnaval de Bâle, fait usage de ses armes préférées: l’intimidation et la provocation. Vexé de ne pas avoir été réélu à la tête de l’Union africaine, il chercherait aussi à créer une Organisation islamique internationale et à se donner une légitimité sur le plan religieux. Il veut également montrer à son fils Saif-al-Islam, son possible successeur, quel ton adopter face à l’Occident, alors que la Libye accueillera en mars un sommet de la Ligue arabe.

    Mouammar Kadhafi appelle au djihad; son fils Hannibal, dont l’arrestation musclée à Genève en juillet 2008 a déclenché la crise entre Berne et Tripoli, lui, «compatit» avec Max Göldi. Le fils terrible du leader aurait appelé l’avocat libyen de l’otage jeudi pour lui apporter son soutien. Bizarre ? Certains y voient un signe de scission au sein du clan. Voilà qui ressemble plutôt à une énième provocation. La Suisse pourrait bien avoir encore beaucoup d’autres couleuvres à avaler.

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